Messe d’installation à la Cathédrale de Strasbourg 2 avril 2017 Salutations à la belle Alsace

  1. 1. On guette de ma part une sorte de programme, ou, tout le moins, des espèces de promesses. Et peut-être, dans cette attente, y-a-t-il une certaine tension faite de désirs et d’anxiétés. La nouveauté éveille le désir mais l’inconnu inspire l’inquiétude ! Demandons la grâce de n’avoir pas peur de nos peurs…

Je ne me laisserai pas aller à des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient. Le programme, en revanche, lie celui qui l’énonce. Aussi, j’en accepte le devoir. Je vous propose donc le programme du 2 avril 2017 d’un évêque qui arrive en terre d’Alsace, totalement inconnue, posé là comme pasteur, ou passeur, par l’unique Bon Pasteur, ou l’unique bon Passeur.

  1. 2. Mon programme d’aujourd’hui, c’est un passage à faire. Il s’agit de passer de l’attente d’hier à la rencontre de demain. J’aime ce mot de « passage » d’une terre à l’autre, d’un ciel à l’autre, d’un homme à l’autre. Comment faire ce passage ? En terre d’humanité, où l’homme mécanisé n’a pas encore remplacé l’homme humanisé, là où l’on se voit encore comme des personnes, on passe de l’attente à la rencontre par l’accueil. Simple à dire mais encore plus simple à oublier faute de temps, faute d’attention, faute de « seuil ».

Jésus ne l’oublie dans les consignes donnés à ses apôtres : « En entrant dans la maison, saluez ceux qui l’habitent. » (Mt 10, 12). Car l’accueil commence par le salut de celui qui frappe à la porte. Mon programme du passage commence maintenant par la salutation joyeuse d’un pèlerin près du but.

Une salutation à la belle Alsace,

jeune encore de son passé,

radieuse de ses communautés,

forte de sa fidélité à la France,

enthousiaste pour ses horizons européens.

  1. 3. C’est ainsi qu’après un long voyage le juif pieux salue Jérusalem, la Cité sainte. Là au milieu d’un peuple nombreux, demeure la présence paisible du Dieu trois fois saint. C’est le psaume 121 :

« Quelle joie quand on m’a dit :

« Nous irons à la maison du Seigneur ! »

A la stupeur au départ, quand on m’a parlé d’aller dans vos terres, a succédé une grande joie quand j’ai compris qu’ici m’attendait le Seigneur dans sa Demeure.

  1. « Maintenant notre marche prend fin

Devant tes portes, Jérusalem ! »

Jérusalem, Alsace, tu es bâtie bien avant le pèlerin qui l’aborde ou le pasteur qui l’atteint. Salutations affectueuses à ceux qui l’ont édifiée avant moi. A toi, Mgr Jean-Pierre Grallet qui m’ouvre la porte et qui me transmets le relais reçu de Mgr Joseph Doré. Ce relais, c’est le bâton pastoral que tu me tends avec courtoisie et fraternité. Tu me permets de sauter en marche dans un train Très Grande Vitesse. Je m’y installe, convaincu d’être le maillon d’une longue chaîne de pasteurs remarquables.  Dès aujourd’hui, je salue mes 105 prédécesseurs mais aussi mes successeurs pour mille générations. J’entends dire que je ne deviens pas le propriétaire des brebis du Seigneur auxquelles je  consacrerai toute mon énergie. J’entends dire aussi que tous mes choix seront faits en fonction du temps long. Un ami me citait l’ouverture de la 106ème cantate de Bach : « le temps de Dieu est le meilleur des temps. » C’est un temps long qui tangente l’Eternité.

  1. 5. « Appelez le bonheur sur Jérusalem :

« Paix à ceux qui t’aiment !»

Paix à ceux qui aiment la Cité et qui y consacrent leur vie. Salutations respectueuses aux autorités politiques, vous qui êtes les premiers artisans de la paix dans nos murs. Je voudrais dire mon admiration après d’innombrables rencontres avec vous. Je ne vous ai pas vus souvent sereins ces dernières années. Mais je vous ai toujours sentis hommes et femmes épris de service et de bien commun. Parfois dépourvus, toujours impliqués. En Alsace, votre responsabilité porte sur certains cultes d’une façon singulière. Ce droit local des cultes m’apparaît comme un travail en commun, un tissage lent de liens libres entre nous, à tous les niveaux de la région, des départements, des communes. Il est aussi un symbole fort pour toute la France. Il désigne le passage à faire entre une « laïcité de connaissance et de tolérance» à une « laïcité de reconnaissance et de convergence ». La seconde dit mieux que la première combien est nécessaire la collaboration entre toutes les forces vives de la société.

  1. « A cause de mes frères et de mes proches,

Je dirai : « Paix sur toi ! » »

Salutations aux autorités religieuses, mes frères en Christ et mes proches en Dieu. Nous souffrons d’un climat de défiance que quelques terroristes renforcent assurément. Notre « métier » de chefs religieux nous invite à supporter avec patience ce regard sur nous. Ce temps de la patience nous permet de construire une fraternité venue de plus haut que nous et qui se fait en respectant nos différences.

Pour cela, reconnaissons d’abord que nous ne sommes pas à la hauteur du message que nous portons. Nos anciens, naturellement imbibés de sacré, demandaient donc des signes pour preuve de notre vérité. Nos contemporains, en désaffection du sacré, veulent des preuves pour signe de notre charité. Et ils veulent des preuves immédiates. Y-en-a-t-il de plus solides que celle de nos connexions fraternelles ? Et davantage encore : dans la mesure où il se met vraiment en face d’un Père, l’homme religieux ne peut être qu’un frère et un levain actif de fraternité. Quelle meilleure collaboration que cette œuvre de fraternité entre nous et de catalyseur de la fraternité autour de nous ?

  1. « A cause de la maison du Seigneur notre Dieu,

Je désire ton bien. »

Salutations à l’église de Dieu qui est en Alsace. Maison de Dieu pleine de vie grâce à qui Dieu projette son Bien sur toute l’Alsace.

Salutations aux fidèles catholiques, aux diacres, prêtres et évêques. Soyons unis et soyons vivants !

Soyons unis : entre nous, l’amitié. Si elle n’existe pas à l’intérieur, nous ne serons minuscules à l’extérieur. Nous ferons individuellement un petit bien mais nous ne serons pas ensemble le sel de la terre. Nos personnalités et nos expériences de foi sont riches et diverses. N’ayons pas peur de cette diversité parce que nous ne manquons pas de forces d’unité. Parmi elles, j’évoque ici le Concile Vatican II, le grand catéchisme de l’Eglise catholique pour le troisième millénaire.

Soyons vivants. Nous sommes au tout début du printemps. La coïncidence est heureuse. La Nature recommence à bouillir autour de nous. Au bout de l’hiver, une sève  nous rajeunit. Elle force le passage en notre chair.  Si nous nous laissons faire par elle, un « rien » de l’Evangile surviendra en nous et nous serons les racines chrétiennes du troisième millénaire. Sentons cette montée en nous, au moins comme un désir, comme une énergie, et, pourquoi pas ?, comme une joie.

  1. Marchons !

Une voix intérieure nous presse d’aller par les chemins,

de n’en ignorer aucun pourvu qu’il mène à la Vie.

C’est vers elle que nous marchons.

Marchons vers cette percée de l’Eternel dans les plis du temps.

Marchons vers un Amour stupéfiant,

pressés d’un côté par les joies et les espoirs des hommes,

de l’autre par leurs tristesses et leurs angoisses.

Avançons, dans la glaise de notre chair,

A pied d’homme mais portés par un Feu, juste derrière le Christ.

+ Luc Ravel, archevêque de Strasbourg