Homélie de la Messe Chrismale 13 avril 2017

  1. L’onction de joie et la connaissance de soi

La messe chrismale tourne nos regards vers une huile sainte. Une onction de joie nous est proposée. Une onction très spéciale et gratuite que nous pouvons accueillir en même temps que le poids de l’existence, les blessures de la mission ou la charge du ministère. Qu’est-elle sinon une Onction de tendresse mais aussi de larmes ? Une douceur de Dieu descendant sur les plus démunis. Une huile de sagesse pour casser les enfermements.

Mis alors pourquoi peinons-nous à recevoir et faire fructifier ce don ?

C’est qu’il y a à cet accueil de la joie une condition : que nous sachions ce que nous sommes, pour quoi nous œuvrons, vers qui nous allons. Ce besoin de savoir qui nous sommes conditionne le bénéfice réel de la joie. Si nous le négligeons, nous nous privons de grands bienfaits et de ce fait nous tombons. Soit nous tombons dans la routine, qui nous éteint par morceaux, soit nous tombons dans les pièges du monde, qui nous étouffent lentement.

Saint Augustin, dans l’un de ses sermons, interpelle vivement son peuple. Il le sent distrait ou rétif à sa parole.  Il en profite pour revisiter son cœur et sa mission, devant son peuple rassemblé. Il nous laisse une formulation lapidaire mais prodigieuse :

« Qu’est-ce que je veux ? Quel est mon vœu ? Quel est mon désir ? Pourquoi parlé-je ? Pourquoi suis-je en ce lieu ? Quel est le but de ma vie, si ce n’est ce dessein : que nous vivions ensemble avec le Christ. Telle est ma convoitise, mon honneur, ma gloire, ma joie, mon vrai bien. » (Sermon 17, 2)

Chaque chrétien peut revisiter sa vie ce soir et, s’il le peut, valider la réponse si claire d’Augustin : « que nous vivions ensemble avec le Christ ». C’est là tout son désir quand il manque et toute sa joie quand il se réalise.

  1. Salutations aux prêtres : revenir à son mystère

La messe Chrismale tourne aussi nos regards vers ces personnes particulières dans notre église que sont les prêtres. Ce sont mes frères prêtres que je salue même si je n’oublie pas nos diacres : nous restons diacres en devenant prêtres. Au soir de la Cène, les diacres reçoivent aussi leur institution avec le lavement des pieds.

Prêtres, revisitons notre mystère devant ceux pour qui nous existons, les laïcs. Revisitons-le parce que nous allons bien ou parce que nous allons mal.  Notre mystère soutient toujours notre ministère, nous ne pouvons le négliger.

Pourquoi revenir urgemment à notre mystère de prêtre en ces temps actuels ?

Pour une raison que je vais exprimer de façon un peu brutale. Depuis un demi-siècle, on sent ou on vit un malaise chez les prêtres. Prenons garde : les affaires qui ont éclaté dans la presse (à propos des abus sexuels) ne sont pas du même ordre. Là nous avons affaire à des crimes, ici à des difficultés personnelles. Le Concile Vatican II (PO 1) (ou saint Jean-Paul II  dans Pastores dabo vobis 11) les mentionnent. Bien entendu, les difficultés sacerdotales ne viennent pas des temps modernes. Mais depuis Vatican II, nous avons assisté a un phénomène extrêmement curieux bien que tout à fait explicable. Naguère ce phénomène s’est traduit par des départs et des défections. Peut-être aujourd’hui par des inquiétudes et des déceptions. Quel est-il ?

En explicitant la merveilleuse vocation baptismale, le sacerdoce universel des laïcs, le mystère et la mission du prêtre se sont enfoncés dans la brume. Il y eut une sorte de siphonage de lumière depuis le mystère du prêtre vers celui du laïc : la clarté au sujet du laïc a obscurci l’identité du prêtre. Comme si une lumière qui ne portait pas directement sur lui mettait le prêtre à contrejour. Evidemment, cette remarque est discutable au plan théologique. Mais elle est probante au plan psychologique à considérer le désarroi de certains prêtres et les résistances vocationnelles. Elle est aussi probante au plan pastoral quand des équilibres de pouvoir se sont subtilement substitués à une culture de communion.

  1. Le Mystère du prêtre et son amour pour le Christ

Ce mystère du prêtre lisons-le dans son mouvement descendant. Tout mystère est un dynamisme éternel qui s’est volontairement pris dans les filets du temps afin de saisir les hommes dans les mains de son Amour.

Juste avant le commencement, Trois Personnes divines s’échangent en une vie absolue. C’est le mystère de la sainte Trinité. Tout part de là. Car c’est là que nous voyons apparaître un mot aux immenses résonances. Le mot de « personne » sans lequel je ne peux montrer ce qu’est le prêtre dans son mystère.

Puis le Christ, en qui tout naît, vers qui tout tend et en qui tout converge. C’est la Personne du Fils qui prend chair, notre chair qui lui permet de mourir pour nous. De lui et de son sacrifice, coulent toutes les grâces sur le monde. Elles sont donc toutes marquées du sang.

Enfin les Douze, différenciés des autres disciples, à qui le Christ confie  une « semence apostolique » qu’ils vont transmettre à leurs successeurs, les évêques et ceux qui les assistent, les prêtres. Quelle est cette « semence des Apôtres » ? C’est la clef du Sang :  le prêtre détient entre ses mains le sacrifice du Christ pour le monde.

La théologie le dit en termes rigoureux en nommant chez le prêtre la capacité d’agir « in persona Christi ». Par le prêtre, le sacrifice d’amour s’élargit réellement sur le monde, le seul sacrifice à même d’épandre le salut sur tous. Nous pensons spontanément à la célébration de la messe et à celle du pardon. Mais il y a davantage encore. Par un phénomène extraordinaire d’expansion en lui de la Personne du Christ, dans ce même mouvement qui le fait prêtre, le prêtre devient pasteur. Par cette union inédite et dynamique avec la Personne du Christ, le prêtre se trouve poser comme un pasteur. Inséparablement prêtre-pasteur comme le baptisé est inséparablement chrétien-missionnaire. La mission du prêtre est avant tout d’être pasteur des brebis du Seigneur. Le reste est secondaire.

Mais la mise en œuvre de cette mission de pasteur réclame un grand amour pour le Christ. Rappelons que quelque soit sa sainteté, le prêtre agit réellement dans l’Eucharistie et la réconciliation. En revanche, il ne peut pas être un bon pasteur sans un amour passionné pour le Christ.

Ainsi pourrait parler Jésus : « Prêtre, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? Non pas pour mieux réaliser la messe mais pour conduire mon troupeau. Non pas pour mieux donner mon pardon mais pour les guider vers moi et non vers toi. Car cette subtilisation de ta personne par la mienne peut générer, en toi d’abord et dans les autres ensuite, une énorme ambiguïté : tu peux croire et donner à croire que les gens viennent à toi en venant vers toi alors qu’il doivent venir à Moi Jésus en venant vers toi prêtre. Seul l’amour que tu as pour moi te protègera de cette déviance.»

Mes frères prêtres, nous n’avons plus le choix depuis notre ordination : nous tenons entre nos mains le sang de l’Alliance qui sauve, libère, pardonne. Aimons le Christ plus que les autres pour que ce sang devienne aussi joyeuse conduite des brebis du Seigneur sur les verts pâturages de l’amour. Et alors «notre joie, personne ne nous l’enlèvera.» (Jn 16,23a.)

 

+ Luc Ravel, archevêque de Strasbourg